L’égalisation audio (EQ) consiste à monter ou baisser des plages de fréquences précises pour que chaque son de votre mix soit clair et s’accorde avec le reste. Pour bien utiliser l’EQ, retirez ce dont une piste n’a pas besoin, trouvez la zone où elle sonne le mieux et faites de petites accentuations réfléchies, toujours jugées dans le mix complet plutôt qu’en solo.
Ce guide présente les réglages et les types d’EQ, un aide-mémoire des fréquences, les fréquences problématiques les plus courantes et comment les corriger, la façon dont EQ et compression travaillent ensemble, et une méthode pas à pas à appliquer sur votre prochain mix.
Ce que fait vraiment l’égalisation audio
Le son est une vibration, et la fréquence correspond au nombre de vibrations par seconde, mesuré en hertz (Hz). Les basses fréquences sont les graves ; les hautes fréquences, les aigus. L’oreille humaine couvre environ 20 Hz à 20 kHz, et le haut du spectre diminue progressivement avec l’âge et l’exposition au bruit.
Aucun instrument ne produit une seule fréquence. Une note comporte une fondamentale et une série d’harmoniques au-dessus, et c’est leur équilibre qui fait qu’une guitare sonne différemment d’un piano jouant la même note. L’EQ redéfinit cet équilibre.
Dans un mix, la principale raison d’égaliser est le masquage : quand deux sons partagent une même plage de fréquences, le plus fort cache l’autre. C’est dans les graves que le problème est le plus aigu, car ils portent l’essentiel de l’énergie d’un mix classique et consomment le plus de marge (headroom). Voilà pourquoi il faut nettoyer le bas du spectre et pourquoi seules quelques sources (en général le kick et la basse) doivent l’occuper.
Les trois réglages principaux d’un EQ
- Fréquence : là où l’EQ agit. Pour une cloche, c’est le centre de la bande ; pour un filtre ou un shelf, c’est le point où la modification commence.
- Gain : l’ampleur de l’accentuation ou de l’atténuation, en décibels (dB). Quelques dB suffisent souvent.
- Q (largeur de bande) : la largeur de la plage concernée. Plus le Q est élevé, plus la bande est étroite. Les réglages larges (un Q d’environ 0,5 à 1) sonnent doux et musicaux pour façonner le timbre ; les réglages étroits (à partir de 5 environ) servent aux coupes chirurgicales.
Les filtres ont aussi une pente, mesurée en dB par octave (couramment 6, 12, 18, 24 ou 48 dB/oct). Une pente douce sonne naturelle ; une pente raide retire davantage, et plus brutalement.
Les formes d’EQ : filtres, shelves, cloches et notches
Filtres passe-haut et passe-bas
Un filtre passe-haut (ou coupe-bas, low cut) laisse passer les aigus et supprime tout ce qui se trouve sous la fréquence de coupure : idéal pour éliminer le grondement et les graves inutiles des voix, guitares, overheads et claviers. Un filtre passe-bas (coupe-haut, high cut) fait l’inverse et atténue le souffle ou les fréquences grésillantes au-dessus de la coupure. Utilisez les deux à la fois et vous obtenez un filtre passe-bande, qui ne garde que le milieu, comme dans l’effet classique de voix « téléphone ».
Shelves (filtres en plateau)
Un shelf accentue ou atténue d’une valeur donnée tout ce qui se trouve au-dessus (high shelf) ou en dessous (low shelf) d’un point, au lieu de le supprimer complètement comme un filtre. Les shelves sont parfaits pour les mouvements larges : un peu plus d’air sur une voix, un peu moins de poids sur une guitare acoustique ou un léger rehaussement des graves de tout un mix.
Bandes en cloche (peak)
Une cloche accentue ou atténue autour d’une fréquence centrale, avec une largeur réglée par le Q. C’est la bande que vous utiliserez le plus, aussi bien pour corriger que pour façonner.
Filtres notch
Un notch est une coupe très étroite et profonde qui sert à supprimer un problème précis : un fût qui résonne, une résonance sifflante ou un ronflement électrique. En Europe, le ronflement secteur se situe à 50 Hz, souvent avec des harmoniques à 100 et 150 Hz.
Les types d’EQ (et quand les utiliser)
- Paramétrique : contrôle complet de la fréquence, du gain et du Q sur chaque bande. C’est l’outil de base pour nettoyer comme pour façonner, et toutes les DAW en proposent un.
- Semi-paramétrique : fréquence et gain réglables, mais Q fixe, comme souvent sur les bandes médiums des consoles de mixage. Rapide à utiliser et souvent très musical.
- Graphique : une rangée de bandes fixes (souvent 10 bandes, ou 31 bandes espacées d’un tiers d’octave) avec un curseur de gain pour chacune. Rapide et visuel, courant en sonorisation pour caler une salle et des retours, mais trop grossier pour traquer une fréquence problématique précise.
- EQ en plateau et de style vintage : des conceptions plus simples, avec quelques fréquences fixes au choix, appréciées pour leur caractère. Les EQ de type Pultec sont connus pour une astuce consistant à accentuer et atténuer en même temps la même fréquence grave, ce qui ajoute du poids tout en resserrant la zone juste au-dessus.
- EQ dynamique : une bande qui n’accentue ou n’atténue que lorsque le signal franchit un seuil, ce qui permet de dompter une note agressive ou des sifflantes uniquement quand elles se produisent. Beaucoup d’EQ dynamiques peuvent aussi être déclenchés par une autre piste (voir le sidechain plus bas).
Vous croiserez aussi des EQ à phase linéaire (qui évitent le déphasage, utiles en mastering ou sur des pistes en parallèle, mais qui peuvent étaler les transitoires avec du « pré-ringing » lors de gros mouvements dans les graves), des EQ mid/side (qui traitent séparément le centre et les côtés d’un signal stéréo) et des EQ à modélisation analogique (qui ajoutent de la couleur). Une approche raisonnable : un EQ paramétrique transparent pour le travail correctif, et un EQ à caractère quand vous voulez ajouter du timbre.
Aide-mémoire des plages de fréquences
Ces plages sont approximatives. Elles se chevauchent, et la zone exacte dépend de l’instrument, de la tonalité du morceau et de l’enregistrement : servez-vous-en comme d’une carte pour orienter votre écoute, pas comme de règles fixes.
- Sub-basses (environ 20 à 60 Hz) : on les ressent plus qu’on ne les entend ; c’est le poids du kick et de la sub-basse. En excès : grondement et marge gaspillée. Beaucoup de petites enceintes et d’écouteurs les reproduisent à peine.
- Graves (environ 60 à 250 Hz) : les fondamentales de la basse et du kick, ainsi que la chaleur et le corps de nombreux instruments. En excès : son qui bourdonne.
- Bas-médiums (environ 250 à 500 Hz) : le corps des guitares, du piano, de la caisse claire et des voix. En cas d’accumulation : son boueux.
- Médiums (environ 500 Hz à 2 kHz) : le timbre de base de la plupart des instruments. En excès : son nasillard ou « en carton ». En défaut : son creux.
- Haut-médiums (environ 2 à 5 kHz) : présence, attaque et intelligibilité. Notre oreille y est particulièrement sensible. En excès : son agressif et fatigant.
- Présence et brillance (environ 5 à 10 kHz) : définition, consonnes, détail des cymbales. En excès : son cassant et sifflant.
- Air (environ 10 à 20 kHz) : brillance et ouverture. En excès : son maigre ou soufflé.
Quelques points de départ courants : le poids du kick autour de 50 à 100 Hz et le clic de la batte autour de 2 à 5 kHz ; le corps de la caisse claire autour de 150 à 250 Hz ; la présence de la voix autour de 2 à 5 kHz ; et la définition de la basse quelque part entre 700 Hz et 1,5 kHz, ce qui aide une ligne de basse à rester audible sur de petites enceintes.
Les fréquences problématiques courantes et comment les corriger
- Grondement sous 40 à 80 Hz environ (circulation, bruits de manipulation, chocs sur le pied de micro) : filtre passe-haut sur toutes les pistes qui n’ont pas besoin de graves profonds.
- Ronflement à 50 Hz et ses harmoniques : notches étroits, ou mieux encore, réglez le problème de masse ou de câble à la source.
- Son boueux autour de 200 à 500 Hz : de petites coupes larges réparties sur plusieurs pistes sonnent généralement mieux qu’une grosse coupe sur une seule piste.
- Son « en carton » autour de 300 à 600 Hz : fréquent sur les batteries et les voix enregistrées dans de petites pièces ; essayez une coupe modérée.
- Son nasillard autour de 800 Hz à 1,5 kHz : une coupe douce peut ouvrir les voix, les cuivres et les guitares.
- Agressivité autour de 2 à 5 kHz : guitares saturées, cymbales et voix stridentes ; coupez doucement, ou utilisez un EQ dynamique pour n’agir que sur les moments forts et agressifs.
- Sifflantes autour de 5 à 10 kHz : utilisez un de-esser ou un EQ dynamique plutôt qu’une coupe statique, qui éteindrait toute la voix.
- Résonances : coupes étroites à la fréquence exacte.
Pour trouver une résonance, accentuez une cloche étroite d’environ 6 à 10 dB, balayez lentement jusqu’à ce que le problème saute aux oreilles, puis transformez l’accentuation en coupe. Utilisez cette méthode « accentuer et balayer » avec modération : une accentuation étroite rend presque tout laid, et on finit facilement par couper des choses qui n’étaient pas des problèmes.
EQ soustractive ou additive ?
La plupart des mixeurs coupent avant d’accentuer. Retirer l’encombrement révèle souvent les qualités d’un son sans rien ajouter, les coupes sonnent généralement plus naturelles et elles n’entament pas votre marge. Une règle utile : « coupes étroites, accentuations larges ».
Cela ne veut pas dire qu’accentuer soit une erreur. Ajouter quelques dB de présence à une voix ou un peu d’impact dans le grave d’un kick est normal, et certains EQ sont choisis justement pour la qualité de leurs accentuations. Accentuez simplement une fois le mix nettoyé, quand vous pouvez vraiment entendre si cela aide. Chaque fois que vous faites un changement important, égalisez le niveau de sortie avant de comparer, car un son plus fort paraît presque toujours « meilleur » au premier abord.
Gardez de la marge au fur et à mesure. Une recommandation courante consiste à maintenir les crêtes du bus master quelques dB sous 0 dBFS (quelque part entre −6 et −3 dBFS) pour laisser de la place au mastering.
EQ et compression : lequel en premier ?
Il n’existe pas d’ordre unique correct, mais une approche courante et pratique est la suivante :
- EQ corrective avant le compresseur : filtres passe-haut et coupes de résonances d’abord, pour que le compresseur ne réagisse pas au grondement ou à une note qui bourdonne.
- EQ de timbre après le compresseur : les accentuations larges viennent en dernier, pour que le compresseur ne lutte pas contre elles.
C’est exactement pour cette raison que beaucoup d’ingénieurs du son placent un EQ de chaque côté du compresseur. Certains compresseurs disposent aussi d’un filtre de sidechain, qui empêche les graves de piloter la compression sans modifier le son que vous entendez. Pour ne compresser qu’une partie du spectre, un compresseur multibande ou un EQ dynamique est aujourd’hui l’outil le plus simple. Le réglage d’un compresseur et le déclenchement de l’EQ et de la compression par d’autres pistes (sidechain) méritent chacun un guide à part entière.
Des usages créatifs de l’EQ
- Balayages de filtre : automatisez un passe-haut qui monte pendant une montée, ou un passe-bas qui s’ouvre sur une intro, pour créer du mouvement et de la tension.
- Effets lo-fi et téléphone : un filtre passe-bande sur une voix ou une boucle de batterie pour créer un contraste dans un couplet ou un break.
- EQ par section : automatisez l’EQ pour qu’une guitare soit plus pleine dans un couplet dépouillé et plus fine dans un refrain chargé.
- Du caractère sur les groupes : un EQ vintage léger sur un bus de batterie ou de voix pour colorer plusieurs pistes à la fois.
Une méthode d’EQ pratique
- L’équilibre d’abord. Faites un premier mix aux faders et au panoramique avant de toucher à un EQ. Beaucoup de « problèmes d’EQ » sont en fait des problèmes de niveau.
- Un passe-haut là où il aide. Sur les pistes qui n’ont pas besoin de graves profonds, montez un filtre passe-haut jusqu’à ce que le son commence à s’amincir, puis redescendez un peu. Faites-le à l’oreille plutôt que de tout couper à la même valeur, car trop filtrer peut rendre un mix maigre.
- Corrigez les problèmes. Traitez le son boueux, l’effet « carton », l’agressivité et les résonances par de petites coupes.
- Faites de la place entre les parties qui se concurrencent. Là où deux sons se heurtent, donnez à chacun sa zone : par exemple, mettez en valeur l’impact du kick et le grain de la basse à des endroits différents, ou retirez un peu des guitares là où se situe la présence de la voix. Quand couper ne suffit pas, le ducking en sidechain peut gérer les moments de chevauchement.
- Mettez en valeur. Ajoutez des accentuations douces et larges là où un son a besoin de plus de caractère.
- Vérifiez en contexte. Contournez chaque EQ à niveau égal, écoutez à volume modéré et vérifiez sur enceintes de monitoring, au casque et si possible sur un téléphone ou en voiture. Faites des pauses : des oreilles fatiguées prennent de mauvaises décisions d’EQ.
Votre écoute compte autant que vos plugins. Si vous n’entendez pas les graves avec précision, vous ne pouvez pas les égaliser avec précision : le choix de vos enceintes de monitoring pour le home studio mérite donc toute votre attention.
Les erreurs d’EQ à éviter
- Égaliser en solo : un son parfait tout seul peut être inadapté dans le mix, et une guitare qui paraît maigre en solo peut trouver parfaitement sa place avec le groupe.
- Trop accentuer : empiler de grosses accentuations sur chaque piste rend simplement tout plus fort et plus agressif.
- Mixer avec les yeux : les analyseurs sont utiles pour repérer un grondement ou une résonance, mais ce sont vos oreilles qui ont le dernier mot.
- Compter sur le mastering pour tout réparer : les problèmes d’EQ doivent être réglés au mixage.
Sur ce dernier point, notre article « On corrigera au mastering » : vrai ou faux ? explique pourquoi.
En résumé
Une bonne égalisation audio ne repose pas sur des réglages secrets, mais sur l’écoute : retirez ce dont chaque piste n’a pas besoin, donnez à chaque partie son propre espace, accentuez avec retenue et jugez toujours en contexte. Gardez l’aide-mémoire sous la main, faites confiance à vos oreilles plutôt qu’aux chiffres, et vos mix gagneront en clarté à chaque morceau.
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